Nourrir son feu au foyer de plus jeunes que soi à Mantes-la-Jolie (78)

Cette résidence territoriale a été menée parallèlement à l’écriture d’Iqtibās, en partenariat avec le Collectif 12 à Mantes-la-Jolie.

Actions menées :
– Mise en place d’une correspondance entre des élèves marocains et français, dans le cadre de la résidence d’écriture de Sarah M. à la Maison Denise Masson à Marrakech.
– Échanges épistolaires intergénérationnels entre des lycéens du lycée Saint-Exupéry et des personnes retraitées de la résidence Clérisse à Mantes-la-Jolie.
– Création collective d’une forme scénique.

Participant·es : 96 personnes
Volume d’intervention : 100 heures
Partenaires : le Collectif 12, le lycée Saint-Exupéry, la résidence Clérisse, le Nouveau Collège, l’établissement Nour El Khalil, la Maison Denise Masson (en partenariat avec l’Institut français de Marrakech)


Extrait du carnet de création de Sarah M :

“Dans le cadre de cette résidence territoriale que j’ai menée à Mantes-la-Jolie, en partenariat avec le Collectif 12, j’ai eu la chance de partager mon processus d’écriture avec des élèves de 3ème. Lorsque je les rencontre pour la première fois, au mois d’octobre, je leur fais part de ma résidence d’écriture à venir, à la Maison Denise Masson, à Marrakech.
« Vous ne voulez pas nous emmener avec vous ? »
À défaut de pouvoir le faire, je propose à chacun.e d’écrire une lettre qui initiera le début d’une correspondance avec des élèves de leur âge, à Marrakech. De nombreuses questions affleurent alors :
Dans quelle langue écrire ?
Dans quelle langue reviendront les réponses ?
Comment se présenter ?
Qu’est-ce qu’on écrit à une personne qu’on ne connaît pas ?
« Mais madame, on va être comme Abel et Balkis ! »
Abel et Balkis, les deux personnages fous d’amour d’Iqtibās, séparé.e.s par le départ brutal de Balkis, et dont le lien ne tient plus qu’à un message qu’elle fait parvenir à Abel dans une langue qu’il ne comprend pas et qu’il va devoir traduire s’il veut, un jour, pouvoir lui répondre. Les élèves ont raison… c’est exactement à cette expérience que je les invite.

Comment se présenter alors ? Comment parler de soi, de son quartier, de son histoire ? Nous plongeons dans cette aventure, sur le terrain, dans les rues et entre les tours du Val Fourré, aux côtés de Mamoudou Ba, président de l’association Label Histoire. Il nous raconte la naissance et l’évolution des différents quartiers, la destruction progressive des tours…

De retour dans la salle de classe, nous lisons les premiers extraits d’Iqtibās.
« Madame, pourquoi il y a une page en arabe ? »
C’est la lettre de Balkis.
« Quelqu’un veut la lire ? »
Dany la déchiffre.

لغة ديالي خرجت من تحت الردم
lougha diali kharjet men te7t errdem
ما عرفتش علاش هادشي كولّو كي بعّدني منّك
ma 3refsh 3lash 8adchi koullou kaybe33edni mennek
لكن نتا عمّرك ما حاولتي تقلّع جذور ديالك
lakine nta 3emmrek ma 7aoulti t9elle3 jjoudour dialek

Nous essayons de la traduire.

ma langue a surgi des décombres
et je ne sais pas pourquoi ça m’éloigne de toi
mais toi tu n’as jamais cherché à te déraciner

Les réflexions de Balkis se font les nôtres. Pourquoi parlons-nous les langues que nous parlons ? Pourquoi certaines se transmettent-elles plus que d’autres ? Pourquoi certaines langues sont-elles appelées dialectes ? Pourquoi Balkis décide-t-elle de s’adresser à Abel dans une langue qu’il ne comprend pas ? Ces questions habitent les lettres que les élèves rédigent pour leurs destinataires de l’autre côté de la Méditerranée.

Grâce à Kamal Moueddene (responsable de la Maison Denise Masson) et Youssef Benmessaoud (responsable de la culture au sein de l’établissement scolaire Nour El Khalil), ces lettres atterrissent entre les jeunes mains qui leurs sont destinées.
Ensemble, nous nous interrogeons : comment se fait-il que les élèves ici à Marrakech parlent la langue des jeunes de Mantes-la-Jolie et que cela ne soit pas réciproque, ou si peu ?
« Parce que nous parlons leur langue, les français.es n’ont pas besoin de parler la nôtre. »
Nous mettons à l’épreuve cette pensée :
Une langue ne sert-elle qu’à communiquer ?
N’est-elle pas une porte qui ouvre sur toute une culture, une manière de nommer et de concevoir le monde ?
D’où vient cette hiérarchie des langues ?
Que perd-ton quand une langue cesse d’être transmise ?
Je les invite à me traduire la lettre de Balkis comme si j’étais Abel.
Leur traduction est véloce. Elle a l’assurance du bilinguisme.

ما عرفتش علاش أنا بقى فيا الحال بحال هاكّا و نتا لاّ
ma 3reftch 3lech ana b9a fiya el7al b7al 8akka wa nta la
Je ne sais pas pourquoi je suis autant marquée et toi si peu
علاش كانتمشّى بهاد الخيال كلّو و نتا لاّ
3lech kan tmecha b8ad elkhial koullou wa nta la
Pourquoi je marche avec tant d’ombres et toi si peu

En les entendant, je repense à la voix du jeune Dany, déchiffrant les mêmes mots.
Je repars du Maroc avec, dans ma valise, les 24 réponses manuscrites des élèves de Marrakech.
Ainsi qu’une surprise : des messages audios de leur part en darija.
Et une promesse : que tout soit traduit et compris par les élèves en France.

De l’autre côté du voyage, je retrouve les élèves du Nouveau Collège. Nous écoutons les audios. Les voix de là-bas surgissent, ici. Des regards interloqués viennent m‘interroger : comment traduire ces messages ? Nous réfléchissons et décidons de faire appel à la communauté des parents d’élèves, dont certain.e.s sont arabophones.

Quelques jours plus tard Mme Atigui se présente devant la classe. Elle vient de la région de Ouarzazate et parle le tamazight, la darija, l’espagnol et le français. Les messages audio retentissent à nouveau. Sa voix se mêle aux voix marocaines et c‘est comme si elle tirait le fil d’une pelote de laine pour nous le tendre.
Je regarde les élèves prendre en note les mots traduits par Mme Atigui et me demande si mon rapport à la langue arabe aurait été différent si elle avait eu le droit de cité, et d’être citée, au même titre que les langues vivantes que l’on apprenait à l’école.
Me reviennent en mémoire les mots du philosophe Souleyman Bachir Diagne : « la traduction est un geste d’hospitalité consistant à accueillir dans sa langue ce qui se pense et se crée dans une autre. En mettant en contact deux langues, le traducteur, la traductrice, fabrique de la réciprocité entre elles ».
C’est peut-être cela que recherche Balkis en invitant Abel à se déplacer au-delà de son territoire sédentaire habituel, le risque de la réciprocité.”

Saison 2024/2025, création collective présentée publiquement le 17 juin 2025.

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